Dans cet entretien éclairant accordé à la Newsroom de SIAL Paris, François Deprey, Managing Partner chez SprintProject, partage son regard sur les forces qui transforment la FoodTech, l’évolution du rôle des start-ups dans l’industrie agroalimentaire et les raisons pour lesquelles le nouveau parcours thématique SIAL Start-ups constitue une porte d’entrée privilégiée vers les innovations appelées à transformer le secteur.
Publié le 03 août 2026 à 11:40 | Modifié le 03 août 2026 à 12:32

Pouvez-vous présenter brièvement SprintProject et expliquer votre lien avec le parcours thématique SIAL Start-ups ?

Depuis près de 10 ans, SprintProject accompagne les entreprises dans leur stratégie d'innovation, en les aidant à identifier, qualifier et intégrer les solutions les plus pertinentes pour répondre à leurs enjeux métiers. Au cœur de cette démarche, nous entretenons une relation de proximité avec les start-ups : nous rencontrons leurs fondateurs et fondatrices, analysons leurs technologies, suivons leur maturité et observons, au quotidien, l'évolution des écosystèmes d'innovation à l'échelle internationale.

Cette expertise nous a naturellement conduits à collaborer avec le SIAL Paris lors de l'édition 2024. Nous avons eu le plaisir de co-réaliser, avec les équipes du salon, une étude inédite consacrée à l'Open Innovation dans l'industrie agroalimentaire, tout en contribuant à la programmation autour des grands enjeux d'innovation du secteur. Cette collaboration illustre une conviction que nous partageons avec le SIAL : les start-ups jouent un rôle déterminant dans les transformations de la filière et méritent d'être mises en lumière au sein d'un écosystème qui favorise les échanges entre innovateurs et grands groupes.

Je dirai que notre lien avec le parcours thématique SIAL Start-ups est donc tout naturel. Depuis de nombreuses années, nous analysons et cartographions les écosystèmes d'innovation afin d'aider les entreprises à mieux comprendre leur marché et à identifier les solutions qui répondent à leurs enjeux. Ces parcours poursuivent cette même ambition : faciliter la découverte des innovations et offrir une lecture claire des enjeux d'un écosystème particulièrement riche.

Selon vous, pourquoi est-il pertinent que SIAL Paris consacre un parcours thématique dédié aux start-ups cette année ?

Le SIAL est depuis longtemps une référence incontournable pour tous les acteurs de l’agroalimentaire. Aujourd’hui, il s’impose également comme un rendez-vous majeur de l’innovation FoodTech. Consacrer un parcours thématique, en y incluant les start-ups, tombe sous le sens. Ce sont elles qui portent les technologies de ruptures, les nouveaux usages et les modèles qui transformeront le secteur dans les années à venir.

Pour les visiteurs et l’ensemble de la communauté Food, c’est une occasion d’identifier très en amont les tendances majeures, de prédéfinir son parcours d’intérêt, de découvrir des solutions encore peu diffusées sur le marché et de mieux comprendre les évolutions qui façonneront leur environnement de demain.

Je pense également qu’au-delà de la découverte, ce parcours permet aussi aux industriels de prendre du recul sur leur propre stratégie d’innovation et d’identifier les opportunités de collaboration qui feront la différence dans les prochaines années.

Selon vous, qu’est-ce qui distingue une start-up réellement innovante d’une simple entreprise qui suit une tendance ?

Logo SprintProject blanc et turquoise sur fond noir.

C’est une très bonne question. De nos jours, beaucoup de solutions revendiquent le qualificatif d’« innovantes ». Chez SprintProject, nous accompagnons les entreprises dans l'identification et l'évaluation des innovations depuis près de dix ans. Pour ce faire, nous avons développé depuis plusieurs années une méthodologie qui nous aide à mesurer la maturité d’une solution dite innovante… Encore faut-il qu’elle le soit…

Pour nous, une start-up innovante ne se distingue pas uniquement par sa technologie, mais par sa capacité à comprendre son marché et à répondre à un véritable enjeu ou un irritant de ce marché.

Suivre une tendance est relativement accessible avec les bons outils. En revanche, proposer une solution qui transforme durablement un usage, crée de la valeur pour ses clients et trouve sa place dans un écosystème est beaucoup plus difficile.

Au fond, une start-up innovante, c’est la rencontre entre une invention, des usages et un marché.

Quels critères les investisseurs privilégient-ils aujourd'hui pour financer une startup alimentaire ?

Aujourd’hui, l’innovation alimentaire entre dans une phase plus mature et plus sélective. Après le pic d’investissement observé en 2021, le financement de la FoodTech a fortement ralenti : selon AgFunder, le financement Agrifoodtech mondial a atteint environ 16 milliards de dollars en 2024, très loin du niveau record de 2021, même si la baisse semble commencer à se stabiliser. Cette correction a déplacé les attentes des investisseurs : ils financent moins les promesses technologiques et davantage les startups capables de démontrer une traction commerciale réelle, une industrialisation crédible et une équation économique viable.

Le premier critère est donc la preuve d’exécution. Dans les faits, cela signifie qu’une start-up développant des protéines alternatives ne sera plus seulement évaluée sur la qualité de sa technologie de fermentation, de culture cellulaire ou d’extrusion, mais sur sa capacité à produire à un coût compétitif, à sécuriser des débouchés B2B ou Retail, et à s’intégrer dans les chaînes industrielles existantes.

Un deuxième axe fort concerne les alternatives aux matières premières sous tension. Les startups se développent autour des substituts au cacao, au sucre, aux matières grasses, aux œufs ou à certains ingrédients critiques. L’intérêt ne vient pas seulement de la dimension environnementale, mais aussi de la volatilité des prix, des risques d’approvisionnement et de la nécessité pour les industriels de sécuriser leurs formulations.

Enfin, le vieillissement de la population devient un moteur majeur d’innovation dans l’alimentation. La nutrition personnalisée, le Food as Medicine et les produits à bénéfice santé prennent une importance croissante et les investisseurs comme les distributeurs surveillent les attentes des consommateurs.

Quelles sont les grandes évolutions que vous observez aujourd'hui dans l'écosystème de l'innovation agroalimentaire, aussi bien du côté des start-ups que des tendances les plus prometteuses ?

L’innovation alimentaire ne se limite plus au produit lui-même. Les signaux récents du marché montrent une montée en puissance des innovations s’attaquant aux problèmes structurels de la filière alimentaire : réduction du gaspillage, valorisation de coproduits, automatisation des opérations, amélioration du contrôle qualité, traçabilité, efficacité énergétique ou sécurisation des approvisionnements...

Allée animée du SIAL Paris avec de nombreux visiteurs et exposants dans l’espace SIAL Start-up.

Toutes ces innovations attirent l’attention des distributeurs parce qu’elles répondent à des problèmes opérationnels très concrets : moins d’invendus, moins de pertes, meilleure qualité en rayon, meilleure conformité sanitaire et meilleure disponibilité produit. Une solution de computer vision pour détecter la fraîcheur des produits, un outil de traçabilité pour suivre les lots ou une plateforme d’upcycling permettant de transformer des coproduits en ingrédients valorisables peuvent donc avoir un impact direct sur la rentabilité.

En résumé, la foodtech reste attractive, mais elle est entrée dans une phase où l’innovation doit être directement reliée à une preuve de marché, à une capacité d’industrialisation et à un impact économique concret.

Le DNVB (marque digitale native) et la vente directe au consommateur restent-ils des leviers de croissance pertinents pour les startups alimentaires, ou le retour au commerce physique et à la GMS redevient-il incontournable ?

La question de l’accès au consommateur est fondamentale et l’a toujours été. L’agroalimentaire n’échappe pas vraiment à l’intermédiation et force est de constater celle-ci s’est fortement complexifiée notamment avec les nouveaux canaux numériques. Mais le digital n'abaisse pas pour autant les coûts de distribution, et encore moins ceux du transport ou de la logistique. Les gains économiques liés à la massification restent très conséquents et rendent peu compétitifs des modèles de vente directe, au bénéfice des grands distributeurs. Distribuer « soi-même » ses produits implique un niveau d'investissement élevé pour les start-ups, qui vient s’ajouter aux coûts de R&D et aux investissements dans des outils industriels, sans doute prioritaires. A cela s’ajoutent, lorsqu’on commercialise à sa propre marque, des investissements publi-promotionnels souvent très onéreux pour émerger. Le DNVB ou la vente directe sont donc des modèles qui nécessitent des savoir-faire qui dépassent le champ strict de l’innovation sur le produit... et peuvent s’avérer peu pertinents sans une maîtrise de sa Supply Chain.